"Sur les fleuves de Babylone"

Mis à jour : mars 27


de Benjamin Fondane, déporté dans le convoi n° 75 du 30 mai 1944

Poème tiré du carnet de visite de la gare de déportation de Bobigny - http://www.garedeportation.bobigny.fr/

"C’est à vous que je parle, homme des antipodes, je parle d’homme à homme avec le peu en moi qui demeure de l’homme, avec le peu de voix qui me reste au gosier ; mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il, ne pas crier vengeance (…) Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée, nous serons au-delà du souvenir, la mort aura parachevé les travaux de la haine, je serai un bouquet d’orties sous vos pieds ; alors, eh bien, sachez que j’avais un visage comme vous, une bouche qui priait comme vous. Quand une poussière entrait, ou bien un songe, dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand une épine mauvaise égratignait ma peau il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre. Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais soif de tendresse, de puissance, d’or, de plaisir et de douleur. Tout comme vous, j’étais méchant et angoissé, solide dans la paix, ivre dans la victoire et titubant, hagard, à l’heure de l’échec... Et pourtant, non. Je n’étais pas un homme comme vous. Vous n’êtes pas nés sur les routes, personne n’a jeté à l’égout vos petits comme des chats encore sans yeux, vous n’avez pas erré de cité en cité traqués par les polices, vous n’avez pas connu les désastres, à l’aube les wagons à bestiaux et le sanglot amer de l’humiliation, accusé d’un délit que vous n’avez pas fait, du crime d’exister, changeant de nom et de visage pour ne pas emporter un nom qu’on a hué, un visage qui avait servi à tout le monde de crachoir ! Un jour viendra sans doute, quand ce poème lu se trouvera devant vos yeux. Il ne demande rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est qu’un cri qu’on ne peut pas mettre dans un poème parfait ; avais-je donc le temps de le finir ? Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties qui avait été moi, dans un autre siècle, en une histoire qui vous semblera périmée, souvenez-vous seulement que j’étais innocent et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là, j’avais eu, moi aussi, un visage marqué par la colère, par la pitié et la joie, un visage d’homme, tout simplement. »

#Shoah #Déportation #Bobigny #Drancy

7 vues

Demande d'informations

Consultations à Paris, St Jean de Luz et Urrugne

counselling@cabinet-therapies.net

Tel : +33 6 22 73 35 22

© 2018 - Elisabeth Alves Périé